Façade du siège des Must de Cartier, 44 avenue des Champs-Élysées, Paris. © Cartier.
Dans les années 1970, Cartier était une maison prestigieuse mais fragile, produisant environ 3 000 montres par an exclusivement en or massif ou en platine. L'arrivée du choc pétrolier, la montée des mouvements quartz japonais et l'effondrement du système monétaire de Bretton Woods mettaient le secteur du luxe sous pression. C'est dans ce contexte que naît l'une des collections horlogères les plus importantes du XXe siècle, accompagnée d'une ligne d'objets de luxe (briquets, maroquinerie, stylos, parfums) qui contribuera à faire de Cartier une marque mondiale.
Aux origines du concept
En 1972, un groupe d'investisseurs dirigé par Robert Hocq acquiert Cartier Paris. Hocq a bâti sa fortune dans les briquets, ces objets aspirationnels que les classes moyennes convoitent. Il comprend la puissance d'un objet de désir accessible. Il nomme Alain-Dominique Perrin directeur général. Ensemble, ils formalisent une idée alors radicale : proposer des montres au design Cartier pur, à un prix ouvert au plus grand nombre.
Le nom naît spontanément lors d'une réunion de travail : quelqu'un lance "Cartier, c'est un must !" La formule restera.
Entre 1974 et 1976, le groupe rachète successivement Cartier Londres puis Cartier New York. En 1979, les trois entités fusionnent sous Cartier Monde, créant pour la première fois un groupe Cartier unifié à l'échelle mondiale.
Chronologie de la collection
1972 — Robert Hocq acquiert Cartier Paris avec un groupe d'investisseurs. Naissance du concept "Les Must de Cartier".
1973 — Lancement des premiers briquets Must de Cartier dans les buralistes haut de gamme, première incursion dans la distribution de masse.
1974 — Arrivée des articles de maroquinerie, dont l'iconique "carnassière" en cuir bordeaux. Rachat de Cartier Londres.
1976 — Lancement des stylos Must. Rachat de Cartier New York. La ligne "Les Must de Cartier" est officiellement créée avec Alain-Dominique Perrin comme directeur général.
1977 — Lancement de la Tank Must en vermeil, première montre de la collection, à environ 500 dollars.
1979 — Création de Cartier Monde, réunissant Paris, Londres et New York sous une seule entité. La production annuelle dépasse 160 000 montres.
1981 — Fusion de Cartier avec Les Must de Cartier. Alain-Dominique Perrin nommé Président de Cartier International. Lancement des parfums Must de Cartier et Santos de Cartier à Versailles.
1983 — Lancement des lunettes Must lors d'une soirée à Port El Kantaoui, en Tunisie.
Années 1990 — Enrichissement de la gamme avec des cadrans de plus en plus travaillés, éditions limitées et variantes marché japonais.
Début des années 2000 — Arrêt progressif de la ligne Must, Cartier se repositionnant vers le haut de gamme au sein du groupe Richemont.
2021 — Relance de la Tank Must en acier inoxydable avec des cadrans colorés inspirés des originaux.
Le vermeil : le choix qui change tout
Le matériau du boîtier est au cœur du projet Must. Le vermeil, c'est de l'argent massif 925‰ recouvert d'une couche d'or de 20 microns, soit environ dix fois l'épaisseur d'un plaquage or standard en joaillerie. Ce choix permet à Cartier de maintenir l'apparence et la chaleur de l'or massif à un tiers du prix. Sur les fonds de boîtier, on trouve gravé selon les époques soit "VERMEIL", soit "ARGENT PLAQUÉ OR G 20M", les deux inscriptions correspondant au même matériau.
Must de Cartier Tank réf. 366001. © Cadran Bleu.
La Tank Must : le modèle fondateur
En 1977, la Tank Must est lancée. La forme est celle de la Tank originale dessinée par Louis Cartier en 1917 : boîtier rectangulaire, brancards latéraux caractéristiques, cadran avec chiffres romains, aiguilles épée en acier bleui, couronne sertie d'un cabochon en spinelle synthétique bleu. Rien n'est sacrifié sur le plan du design.
Les premiers modèles embarquent des calibres manuels ETA 2512, rapidement remplacés par des mouvements quartz. À la fin des années 1970, Cartier passe de 3 000 à plus de 160 000 montres produites par an.
Les cadrans : une palette exceptionnelle
Ce qui distingue la Must de Cartier de toute autre montre accessible de l'époque, c'est l'extraordinaire diversité de ses cadrans. Cartier y a traité le cadran comme une surface de création à part entière.
Le cadran ivoire ou crème à chiffres romains noirs est le plus répandu, celui qui incarne l'identité visuelle de la collection dans sa forme la plus pure. Vient ensuite le cadran noir laqué, produit avec des chiffres romains blancs ou dorés, plus rare car associé principalement à la période des premiers calibres manuels (1976-1981).
Cartier a également proposé des cadrans laqués de couleur, en bordeaux et en bleu type lapis-lazuli, reflet d'un choix délibéré de rompre avec les conventions de l'horlogerie de luxe de l'époque. Ces teintes vives s'adressaient à une clientèle jeune et soucieuse de style. Sur ces versions colorées, les aiguilles ne sont pas systématiquement bleuies : elles sont parfois dorées ou blanches selon les modèles, pour assurer la lisibilité. Les cadrans laqués foncés peuvent présenter avec le temps de fines craquelures dans la laque, un phénomène connu sous le nom de "spidering", qui témoigne simplement de l'âge de la pièce.
Au-delà des lacques unies, Cartier a développé plusieurs familles de cadrans plus élaborés :
- Cadran Trinity : directement inspiré du bracelet Trinity de Louis Cartier (1924), il reprend le principe des trois ors, jaune, blanc et rose, qui symbolisent la fidélité, l'amitié et l'amour. Sur le cadran, cela se traduit par trois bandes parallèles aux reflets changeants selon la lumière, donnant à la montre un caractère proche d'un bijou porté au poignet. On distingue trois variantes : la bande centrale horizontale (la plus répandue), la version latérale dite "Column Trinity" où les bandes encadrent le cadran sur les côtés, et la version verticale associée à la période des calibres manuels.
- Cadran Sunray : rayonnement solaire fin émanant du centre du cadran, donnant à la surface un caractère animé et vivant selon l'angle d'éclairage.
- Cadran Colonne : les chiffres romains s'organisent en deux colonnes verticales symétriques de part et d'autre du centre, dans une esthétique géométrique proche de l'Art Déco.
- Cadrans imitation matière : laque imitant l'écaille de tortue ou le grain du bois, témoins d'un travail artisanal propre aux années 1970-1980.
- Cadran cloisonné : le plus rare et le plus recherché des collectionneurs sérieux. Des fils métalliques sont soudés sur la surface pour créer des compartiments en relief servant de marqueurs d'heures. La pièce relève davantage de la haute joaillerie que de l'horlogerie traditionnelle.
- Chiffres arabes ou chiffres Breguet : certains modèles en séries très limitées, notamment pour le marché japonais, ont été produits avec des chiffres arabes ou des chiffres Breguet en lieu et place des chiffres romains habituels.
Les autres modèles de la collection
La Must Vendôme se distingue par son boîtier ovale aux bords biseautés, plus féminin et discret au poignet. Elle reprend l'ensemble des codes de la collection dans une forme plus douce, et reste aujourd'hui l'un des modèles les plus appréciés des collectionneurs qui cherchent une alternative à la Tank.
La Must 21 occupe une place à part dans la collection. Son boîtier carré à cornes arrondies lui confère un caractère plus sportif et contemporain, en rupture avec l'esthétique classique des deux autres modèles. Elle a été conçue pour un public plus jeune, cherchant un objet Cartier au caractère plus affirmé.
La Must Ronde propose la philosophie de la collection dans un boîtier rond, forme plus classique et intemporelle, pour une montre sobre et élégante.
Les icônes qui ont fait la collection
Charlotte Rampling au Festival de Cannes, 1976, portant une Tank au poignet.
© AGIP / Bridgeman Images.
La Must de Cartier est devenue un objet culturel en partie grâce aux poignets qui l'ont portée. Andy Warhol dans son atelier, Patti Smith en 1977, Catherine Deneuve, Charlotte Rampling au Festival de Cannes : autant de personnalités qui l'ont adoptée naturellement, sans être des ambassadeurs payés. Cette appropriation organique par la culture créative lui a conféré une dimension que l'argent ne peut pas acheter.
La garantie à vie : une légende de l'horlogerie
Dans les années 1970 et au début des années 1980, Cartier proposait une garantie à vie sur ses montres Must : réparation ou remplacement gratuit, sans limite de temps, pour pratiquement tout type de panne. Des propriétaires revenaient des décennies plus tard et Cartier honorait l'engagement. La politique fut finalement abandonnée, jugée insoutenable. Elle reste aujourd'hui une curiosité horlogère unique en son genre.
2021 : le retour du concept
En 2021, Cartier relance la Tank Must, cette fois en acier inoxydable, avec des cadrans laqués vert, rouge et bleu directement inspirés des années 1970. Le modèle à cadran vert s'échange brièvement au double de son prix de détail sur le marché secondaire. Le concept, cinquante ans après sa création, est toujours aussi puissant.
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Crédits photographiques
Must de Cartier Tank réf. 366001. © Cadran Bleu.
Façade du siège des Must de Cartier, 44 avenue des Champs-Élysées, Paris. © Cartier. Image trouvée sur russh.com.
Charlotte Rampling au Festival de Cannes, 1976. © AGIP / Bridgeman Images. Image trouvée sur russh.com.

